LE PUITS AUX FRELONS, roman
EAN13
9782809801422
ISBN
978-2-8098-0142-2
Éditeur
Archipel
Date de publication
Collection
TERROIR
Nombre de pages
433
Dimensions
22 x 14 x 0 cm
Poids
566 g
Langue
français
Code dewey
843
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Le Puits Aux Frelons

roman

De

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Terroir

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DU MÊME AUTEUR

Rue Paradis, Archipoche, 2009.

La Maît resse du moulin, L'Archipel, 2008.

Néoules en Provence : écrevisses et bénitier, Ville de Néoules, 2002.

La Dérive, Éditions Blanc, 1998.

Des astres en politique, Acropole, 1991.

Vincent ou la Vertu déshabillée, Belfond, 1990.

www.editionsarchipel.com

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eISBN 978-2-8098-0946-6

Copyright © L'Archipel, 2009.

Vous qui raffolez des squelettes
Et des emblèmes détestés,
Pour épicer les voluptés,
(Fût-ce de simples omelettes !)

Vieux Pharaon, ô Monselet !
Devant cette enseigne imprévue,
J'ai rêvé de vous : À la vue
Du Cimetière, Estaminet !

CHARLES BAUDELAIRE,
« Un cabaret folâtre sur la route de Bruxelles à Uccle »,
Les Fleurs du mal.

1

L'étourneau est un oiseau migrateur appartenant à l'ordre des passereaux. Migrateur ne signifie pas, comme l'a écrit Maurice Castinel dans sa composition d'histoire naturelle – ce qui lui a valu un zéro pointé –, « qui se gratte d'un seul côté ». Non. Les oiseaux migrateurs ont simplement inventé le tourisme saisonnier quelques millénaires avant Gilbert Trigano. Et, parmi eux, en bonne place, l'étourneau. L'astucieux volatile passe l'été à traquer le moustique sur les terres d'Écosse et de Scandinavie (l'étourneau est essentiellement insectivore, l'ai-je dit ?), puis, dès que les premiers froids raréfient ce succulent gibier, il se réunit en bande et, dès lors, conforté par le soutien de ses compagnons, s'envole à tire-d'aile vers l'Afrique du Nord où le moustique ne connaît pas de morte saison. Le voyage est long et périlleux. Aussi, avant de s'élancer au-dessus de la Méditerranée, les étourneaux font-ils une halte automnale en Provence pour reprendre des forces. Là, plus de moustiques en cette saison fraîchissante, mais d'enivrants moucherons engraissés au pur jus de raisin. Les malheureux vrombissent, innocentes proies, autour des grappes oubliées par les vendangeurs. Quelle aubaine ! Les étourneaux sont à la fête. Leur séjour provençal est d'autant plus agréable que les chasseurs ne les inquiètent guère. L'oiseau, en effet, est médiocrement comestible. Il faut être bien pauvre pour s'abaisser à le croquer. À Sollières, seul Adalbert, le fossoyeur, en faisait sa pâture. À raison d'un étourneau par cochon, afin de diluer le fumet suspect de sa chair filandreuse, il en confectionnait du pâté dit « de sansonnet », qui ne valait guère plus que la roupie du même nom. Encore s'appliquait-il, avant de le passer à la casserole, à lui arracher la langue car c'est, dit-on, dans cet organe que réside le principe de l'amertume qui rend l'étourneau impropre à la consommation des gourmets. N'en va-t-il pas ainsi, hélas, d'une autre espèce à deux pattes ? se disait quelquefois le brave homme, car il se piquait de philosophie.

Mais revenons à notre affaire. Ce mépris de l'amateur n'ôte rien, bien au contraire, à la joie de vivre de notre petit ami emplumé. On peut le voir, avec ses congénères, voler pour le plaisir dans le ciel pâli de novembre. C'est comme une grande aile noire qui plane, s'étire, vire de bord, se rassemble, danse tout à coup comme un nimbus d'orage, puis se dilue en pointillés juste avant de s'abattre dans les vignes. L'homme, toujours prompt à s'émerveiller, se demande souvent quel fluide surnaturel habite ces vols en équipe, qui fait se mouvoir mille corps comme un seul. Les étourneaux ne sont pourtant pas réunis par une tendance commune vers le même point aimanté. On regarde mal quand l'esprit de poésie nous habite. Un observateur moins exalté qu'Isidore Ducasse, autoproclamé comte de Lautréamont, verrait que les individus ne se meuvent pas dans un ensemble parfait, mais avec un léger décalage, un infime temps de retard. C'est d'ailleurs ce qui donne cette souplesse au céleste ballet, cette merveilleuse élasticité qui enchante l'œil. Chaque oiseau observe donc celui qui le précède et l'imite aussitôt, à la manière des supporteurs qui, au stade, se livrent à la ola. Il advient qu'un supporter distrait laisse passer la vague. Il advient qu'un étourneau en fasse autant.

C'est ce qui arriva, ce jour-là, à cet étourneau-là. Une fraction de seconde de distraction, et il ne vit plus, devant son bec, la queue largement étalée de son compagnon, mais un bon mur de pierre, aux joints un peu effrités par les ans. Il n'eut d'autre ressource, pour éviter de se fracasser contre l'obstacle, que de replier ses ailes et de se laisser tomber comme un plomb. À peine eut-il atterri qu'il songea à redécoller. Mais il se trouvait sur une place fermée entourée de hauts murs. Aussi décida-t-il de se chercher un perchoir élevé, approprié à un essor sans histoire. Il sautilla sur un rebord de fenêtre, puis, de là, sur la grille à barreaux qui la protégeait des maraudeurs. C'était un bon terrain de décollage. Juste en face, une première brèche ouverte par l'automne entre deux branches laissait voir le ciel dégagé. Avant de s'élancer, il jeta un coup d'œil oblique à l'intérieur de la pièce. Le soleil bas y entrait à flots. Il projetait l'ombre rayée de la grille sur trois personnages debout, si préoccupés d'eux-mêmes qu'ils ne le remarquèrent pas. Toutefois, une petite fille, ou plutôt un bébé, le vit qui s'affermissait sur ses pattes fines. Elle tendit vers lui sa menotte. L'oiseau sourit. Mais qui peut voir un sourire d'oiseau ?

Angelo se délectait de l'affolement qui tourbillonnait dans les yeux d'Héloïse. L'idée lui vint de ces matous téméraires tombés à la merci du mâtin qu'ils ont provoqué. Aussi ne tendit-il pas une main que, par désarroi ou bravoure désespérée, elle eût peut-être griffée. Ah ! la garce ! Elle était atterrée. Son souffle, précipité. Son trouble, visible. Palpable. Elle berçait nerveusement sa fille, l'enfant qu'elle lui avait fait dans le dos. La petite – qui avait déjà oublié l'oiseau – tripotait un camée agrafé au corsage trop échancré de sa mère. Angelo baissa les yeux sur la menotte indiscrète. Les rondeurs laiteuses de la gorge, magnifiées par le noir de la robe et le busc du corset, lui donnèrent une émotion imprévue. Il toussota pour la chasser. Y parvint mal. Contracta les mâchoires. Furieux contre elle. Contre lui.

« Putana ! pensa-t-il. Tu comptais allumer ton créancier... »

Il se courba néanmoins avec courtoisie, un sourire crispé plaqué sur les lèvres.

— Signora...

Héloïse était étranglée par la surprise comme un lapin pris au collet. Vingt questions à moitié formulées se bousculaient dans sa cervelle.

« Qui... comment... où... et pourquoi ? » Oui, pourquoi était-il revenu ? Pas pour lui offrir des fleurs, tiens ! Après ce qu'elle lui avait fait... mais aussi... à qui la faute? Il n'avait qu'à... allons... à quoi bon ressasser ? Il fallait faire front ! Tout de suite !

Vivement, elle se tourna vers le notaire. Il la trouva d'une pâleur à tomber par terre.

— Alors ? Qu'est-ce qu'on attend ? siffla-t-elle.

Maître Revest se mit à balbutier :

— Ben... c'est-à-dire... si vous voulez bien vous avancer... j'ai rédigé l'acte... il ne reste qu'à le signer...

— Eh bien, signons ! lança-t-elle, hargneuse.

Le vieux tabellion était déçu. Il avait espéré un peu de cérémonie. Peut-être, même, un échange mondain. Ce M. Mazzola avait une telle allure ! Et puis il aimait les actes et les contrats conclus dans une ambiance chaleureuse. Scellés par un petit verre de muscat. C'était sa façon à lui d'être notaire. Pas seulement officier ministériel. Notaire de famille. Ami. Comme les médecins de campagne. Qui savent se réjouir des petits bonheurs de leurs patients. Et passer de la pommade sur leurs blessures.

Héloïse se dirigea d'un pas ferme vers les deux fauteuils placés côte à côte, face au bureau. Comme elle allait s'asseoir, Angelo se précipita. Il lui avança le siège avec un empressement excessif, quasi narquois. Elle lui jeta le regard qui tue. Maître Revest se méprit sur l'échange.

« Il est bien élevé, c'est indiscutable. Toutefois, il faut ...
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