1, Les terres meurtries Tome I : Camille
EAN13
9782841875146
ISBN
978-2-84187-514-6
Éditeur
Archipel
Date de publication
Collection
TERROIR
Séries
Les terres meurtries (1)
Dimensions
22 x 14 x 0 cm
Poids
275 g
Langue
français
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1 - Les terres meurtries Tome I : Camille

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eISBN 978-2-8098-1537-5

Copyright © L'Archipel, 2003.

À Camille et Léona, mes parents

L'année 1888 avait été celle du malheur à la ferme de Bon-Ru.

En pleine nuit du 3 octobre, c'est Marie, la première, qui avait été réveillée. Il lui avait semblé, du fond de l'alcôve, avoir entendu des cris, puis des hennissements, insolites à cette heure, ainsi que des piétinements venant de l'écurie. Ce furent ensuite les aboiements plaintifs et répétés de Barbet, le chien à l'attache.

Marie secoua violemment Alphonse qui dormait à ses côtés.

— Vite ! Lève-toi ! Je crois bien qu'il se passe quelque chose !

Il n'y avait plus aucun doute : la ferme de Bon-Ru était en feu.

— Au feu ! Au feu !

On entendait maintenant la paille grésiller, les premières tuiles éclater sous l'action de la chaleur.

Tandis qu'Alphonse se précipitait vers l'écurie, la première pensée de Marie fut pour ses fils, Jean-Baptiste et Paul, qu'elle courut réveiller dans leur chambre mansardée au fond du grenier. Tous trois dévalèrent l'escalier pour se précipiter dehors. Ils se ruèrent sur les seaux à traire qui étaient suspendus dans l'appentis accolé à l'étable.

Tenter d'ouvrir la lourde porte de grange qui commençait à flamber elle aussi, courir emplir les seaux au ru tout proche, s'approcher du brasier des récoltes pour y projeter le contenu des seaux leur apparut rapidement sans espoir.

Sur l'injonction de Marie, Jean-Baptiste enfourcha son vélo. De toute la force de ses vingt ans, il pédala jusqu'au village, distant de cinq cents mètres, en hurlant : « Au feu ! Au feu ! Y a le feu à Bon-Ru ! » Puis, jetant sa bicyclette contre le mur du cimetière entourant l'église, il s'engouffra dans l'édifice et se pendit à la corde de la grosse cloche pour sonner le tocsin.

Pendant ce temps, les hennissements des chevaux effrayés redoublaient. La porte de l'écurie s'ouvrit brutalement sur Gitane qu'Alphonse avait réussi à détacher. Mais il restait encore les deux autres à sauver. Affolé par les flammes, la chaleur qui se faisait de plus en plus vive et les bruits de toutes sortes, Pacha ruait et gesticulait au point que son maître ne parvenait pas à le libérer.

Sachant son mari en difficulté, alors que le feu dévorait la récolte de foin dans le sineau1 juste au-dessus de l'écurie, Marie, après avoir détaché Barbet, rejoignit Alphonse pour lui prêter main-forte. Pacha, libéré, ne demanda pas son reste. Ruant des quatre fers, il s'élança dans la pâture en face de la ferme où il retrouva Gitane, maintenant apaisée.

Les flammes, qui apparaissaient alors par les trappes de distribution du fourrage dans le râtelier des chevaux, ne firent qu'épouvanter encore plus Sultan. Le puissant ardennais trépignait en tirant violemment sur son licol dont Alphonse ne parvenait pas à faire jouer le mousqueton.

Le feu se faisait de plus en plus menaçant. En hurlant, Alphonse supplia Marie de quitter les lieux. Celle-ci fit semblant de ne pas l'avoir entendu. Avec des caresses, elle tentait de calmer l'animal pendant qu'Alphonse s'escrimait sur la boucle de la têtière.

C'est au moment où Sultan, échappant à une mort atroce, fut enfin délivré que le plafond de l'écurie s'effondra sur le couple.

Le seau à demi vide à la main, Paul eut beau appeler « Maman ? Papa ? Où êtes-vous ? », personne ne lui répondit.

C'est ainsi, alors qu'il venait juste d'avoir douze ans, qu'il devint orphelin.

Lorsque, peu après, arrivèrent les gens du village armés de leurs seaux et les pompiers qui mirent en action leur pompe à bras, il n'y avait plus que le corps de logis à sauvegarder. La grange, gorgée de récoltes à cette époque de l'année, et l'écurie étaient complètement détruites.

Au petit jour, on put dégager les deux corps sans vie, affreusement calcinés. On retrouva aussi les restes du journalier, sûrement le responsable de l'incendie. Embauché pour la campagne d'arrachage des betteraves, il dormait dans le foin. La veille, avec le produit de ses gages hebdomadaires, on l'avait vu aller au village et acheter une ration de tabac et un litre de goutte – de la mirabelle – chez la Justine. Ivre, il avait dû s'endormir la pipe allumée. C'était ce à quoi avait conclu la maréchaussée qui s'était rendue sur les lieux le lendemain en fin de matinée.

Petit-Paul pleurait en silence. Il pleurait cette mère tant aimée. Elle aurait été si heureuse de le voir faire sa communion solennelle au printemps. Très pieuse, elle avait été ravie et fière d'apprendre de sa bouche que son fils se sentait attiré par la prêtrise.

Il pleurait Alphonse, ce père rassurant, courageux, travailleur.

Jean-Baptiste, lui, tout aussi bouleversé que son cadet, jura de toujours s'inspirer de l'exemple de ses parents. Il s'engagea à ne pas ménager sa peine pour reconstruire la ferme au plus tôt. Il savait pouvoir compter sur le concours de tout le village. Ce drame, touchant une famille honorablement connue dans la région, avait marqué les esprits.

Pour l'heure, Paul et lui trouvèrent gîte et couvert chez leur grand-mère maternelle – Grand-Mê – dans la petite maison du village qui leur était familière. C'était là que, petits, ils avaient passé de longues journées, les travaux des champs accaparant père et mère.

Depuis ce malheur, Paul ne manquait aucune occasion d'aller se recueillir sur la tombe de ses parents. Il était persuadé qu'ils étaient au paradis, auprès de ce Dieu dont l'abbé Aubry l'avait convaincu de l'infinie bonté.

D'un naturel renfermé, il se mêlait rarement aux adolescents de son âge qu'il trouvait braillards et stupides. Les filles, elles, lui faisaient peur. Il ne les comprenait pas. Il les évitait le plus souvent car il les craignait. Surtout depuis ce jour de l'été dernier où, pendant que les vaches paissaient tranquillement dans la prairie, Paul en avait profité pour se baigner dans la Meuse toute proche. Escaladant le haut bord pour aller se sécher sur le pré, il vit se détacher l'ombre de la Jeannette. Fille habitant le village voisin de Montigny, elle était connue pour être une dévergondée. Elle n'avait que quatorze ans. Il se racontait cependant des tas de choses sur son compte. On lui prêtait même une liaison avec l'Émile, un vieux célibataire qui se louait dans les fermes.

La Jeannette gardait les trois vaches de sa grand-mère, Eugénie Pingart, qui l'avait accueillie avec sa mère après que le père les eut abandonnées. La gamine n'avait pas froid aux yeux. On aurait dit que ses attitudes provocatrices, son insolence étaient sa manière à elle de se venger du sort qui ne lui avait pas été bénéfique.

S'adressant au jeune garçon, elle proposa :

— Si tu me donnes la moitié de ton goûter, je te montrerai quelque chose...

Gêné, Paul ne répondit pas.

Elle interpréta son silence comme le désir d'en savoir plus.

— Quelque chose que tu n'as jamais vu. Tu pourras même toucher si tu veux !

La donzelle n'ayant rien dans les mains, rien dans les poches, Paul commença à se douter de ce qu'elle voulait lui montrer. Il rougit violemment.

— Quelque chose que tous les hommes et toi aussi, j'en suis sûre, désirent caresser... quelque chose qui sert à l'amour... quelque chose dont tu ne pourras jamais te passer...

Ne voulant pas en entendre plus, Paul se sauva à toutes jambes. La pécore courut sur ses talons.

— Arrête-toi, Paul ! Même si tu ne me donnes pas la moitié de ton goûter, t'auras le droit de regarder, et même de toucher si tu veux...

C'est alors que la clôture d'un parc à vaches stoppa la retraite du jeune garçon. Il eut à peine le temps de reprendre son souffle que la Jeannette fondit sur lui et le terrassa. Elle s'allongea ensuite sur le garçon. Paul manquait d'air. Malgré cette agréable douleur qu'il sentait poindre dans son ventre, il eut la volonté, au prix d'un violent effort, de se libérer de la fille. Vexée, ce...
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