Eric R.

C'est aujourd'hui que je vous aime
par (Libraire)
12 février 2019

Léger comme l'air.

Ces deux là étaient faits pour se rencontrer. François Morel, ancien Deschiens, chroniqueur sur France Inter et surtout Pierrot lunaire sur scène. Pascal Rabaté, auteur de Bd et notamment de l’inoubliable album « Les Petits Ruisseaux », qui dessine dans tous ses ouvrages, des voitures en forme de caisse à savon, des petits cyclos qui serpentent dans la campagne et qui donne aux enseignes commerçantes des noms originaux.
Tous les deux ont en commun, cette légèreté, cet amour des mots et des jeux de mots. Cette BD est le fruit de cette rencontre et l’album ne pouvait être autrement: tendre et poétique, doux et mélancolique.

Isabelle Samain, un patronyme qu’il a prononcé partout à la radio, sur scène comme une ritournelle sans fin. Isabelle Samain. Elle devait être belle Isabelle Samain, à quatorze ans, puisque le jeune François en tombe éperdument amoureux, au point de devenir pour elle, tennisman, nageur ou collectionneur d’ongles. C’est beau et bête les premiers émois amoureux. C’est beau et bête le coeur qui s’emballe, le pantalon qui se redresse, la main qui tremble. C’est beau et bête comme l’histoire du monde même si ce n’est que l’époque de Giscard et de Salut les Copains.
Ce passage obligé, François Morel l’a décrit dans son ouvrage « C’est aujourd’hui que je vous aime » (1) où il raconte les premiers émois, et les impulsions du corps (souvent visibles!). Isabelle Samain. Isabelle Samain. C’est une véritable chanson de Geste qu’il nous propose, une chanson d’amour comme du temps des preux chevaliers, mais sans armure ni trompette. Avec plutôt humour et dérision. Et cette litanie de verbes à la Prévert pour conjuguer niquer, chevaucher, tirer, culbuter à la manière du verbe aimer.
Sur ces mots Rabaté ne pouvait y glisser que des traits légers et colorés. Il prend sa place, toute sa place, profitant d’une pagination généreuse pour étaler ses dessins libres comme l’air, où il réussit à animer le texte en démultipliant le « pauvre » adolescent qu’est François en autant d’observateurs de ses émois amoureux vains. Ils sont beaux les traits de Rabaté et ont une douceur, un provincialisme qui fait penser à Jacques Tati. On est à la campagne quand les lapins lapinent et se multiplient sans les états d’âme du « pauvre » François. Les couleurs explosent comme un feu d’artifice ou une pollution nocturne (même à 15 heures!).
Dans sa préface, François Morel écrit que son récit était « parfaitement inadaptable en bande dessinée ». Il était donc naturel que Rabaté la fasse, cette adaptation. Et la réussisse. Sans prétention.

Eric Rubert.

La petite danseuse de quatorze ans
par (Libraire)
11 février 2019

Une enquête passionnante qui parcourt les mystères de la création artistique.

Quel est ce petit "Rat" de l'Opéra qui s'appelait Marie Van Goethe et qui tendait son regard vers le ciel ? Quel est vraiment cet Edgar Degas qui la sculpte dans la cire pour en faire un monstre ou un ange? Camille Laurens en écrivaine accomplie, et sans jamais user de fiction, cherche à répondre à ses questions, à travers notamment son parcours personnel. Sans inventer. Sans combler le trous de l'Histoire. mais avec une empathie certaine pour cette petite fille martyrisée par la vie et dont on ignore la suite de son existence.
Une enquête passionnante qui parcourt les mystères de la création artistique.

Le sport des rois
24,00
par (Libraire)
6 février 2019

Gigantesque !

Un roman gigantesque qui parle de chevaux, d’équitation. Mais pas que. Un roman gigantesque qui parle du racisme et de misogynie, d’encolure et de cou, de poitrine et de poitrail. Un roman américain qui à travers trois générations de fermiers du Kentucky raconte le Noir et le Blanc. Un deuxième roman magistral et déboussolant de Claire Elaine Morgan.

C’est comme un film en cinémascope avec les couleurs des projections des années soixante. C’est un paysage paradisiaque qui semble figé depuis des millénaires: Paris, Paris dans le Kentucky, cet « endroit qui se glorifie de fournir un esclave à chaque homme blanc ». La véritable immobilité c’est celle des petits points noirs que l’on distingue, disséminés dans le paysage. Ce sont des femmes et des hommes qui sont là depuis la fin du 18 ème siècle, qui ne bougent pas, qui prolongent la vie de leurs ancêtres car la génétique et l’expérience doivent mener l’existence vers la perfection. Une expérience qui dit que les blancs sont supérieurs aux « Négros », que le Klan d’une certaine manière aide à la justice.

Si l’on regarde longuement l’image on s’aperçoit qu’elle constitue une fresque, qui raconte une histoire, celle de trois générations de propriétaires blancs, racistes, misogynes, certains de leur supériorité issue de la sélection naturelle.
Pour animer cette fresque, faire bouger les choses, il faudra une femme. Henrietta, fille de Henry. Une Forge bien entendu. A la moitié de cet énorme roman, un jeune homme noir, Allmon Shaughnessy, jeune garçon d’écurie, va bouleverser l’ordre des choses. Dans un monde d’équitation et de cheval, qui s’entrecroise avec l’histoire de l’esclavage, des boxes vont s’ouvrir, des perspectives nouvelles se proposer. Un jour naît chez les Forge la plus belle des pouliches que la Terre ait porté. Elle est noire. Comme un symbole. Elle est belle, magnifique. Comme le corps de Allmon que Henrietta désire au plus profond d’elle même. Des corps que Catherine Elaine Morgan décrit magnifiquement, des muscles qui vivent et respirent lors d’un débourrage ou lorsque Henrietta exige d’Allmon son amour. Des corps en mouvement et sans mensonge, annonciateurs d’une rébellion brusquement nécessaire.

Cet énorme roman fleuve, à la lecture nécessairement attentive, est large, ample, liquide, dévalant la pente comme l’Ohio, ce fleuve qui sépare les pays d’esclavage des états de liberté.
C.E Morgan nous fait traverser ce torrent d’eau, nous faisant flotter, suffoquer parfois, mais parvient finalement à nous faire traverser ces trois cent soixante seize mètres d’une frontière, pour atteindre le sol ferme. Alors on s’ébat, on se sèche après tant d’impétuosité. On reste plein de questions et on se demande si le monde a vraiment changé au cours de ces décennies sous les coups de violentes ruades alors qu’un fermier accoudé au comptoir se demande à haute voix: « Je crois que le pardon et l’amour c’est la même chose. Pas vous? ».

Eric Rubert.

Les muselés

Sainz de la Maza, Aro

Actes Sud

8,80
par (Libraire)
1 février 2019

Un flic décalé et surprenant.

Après l'immense succès du roman policier « Le Bourreau de Gaudi », Aro Sàinz de la Maza, avec "Les Muselés" rentre dans le Gotha des écrivains espagnols. Avec son inspecteur Milo Malart, un flic décalé et surprenant.

Le plaisir de lecture est énorme et le suspense tient vraiment jusqu’à la dernière page.

Qui est il ce Milo Malart pour mériter l’attention de milliers de lecteurs? Comme nombre de ses collègues fictifs c’est un personnage mal à l’aise avec la vie. Taciturne à tendance schizophrénique (!) il agit uniquement par intuition en faisant confiance à son « antenne parabolique » dont se moquent ses collègues. Invivable, asocial, soumis à des rêves intolérables, il se balade avec un mal être qui le renvoie à son enfance douloureuse, marqué par la séparation d’avec ses parents, la violence de son père retrouvé. Et ce gêne de folie, que son frère perpétue et dont Milo craint l’héritage. Une seule rédemption pour l’inspecteur: chaque matin à l’aube se baigner dans l’eau de la mer comme une manière de se laver des horreurs du jour à venir. Rituel accompagné de la lecture du journal, de l’horoscope et d’un repas éternellement identique. Il est LE sujet principal de ce polar, lui qui a sa manière si particulière de résoudre l’enquête: prendre la place d’un morceau du puzzle, s’y infiltrer et raisonner comme si.

Mais Milo est aussi une pierre de cette ville qu’est Barcelone, ville envoûtante et sacrificielle. Avec « Les muselés », on découvre la Barcelone de la crise de 2008, qui laisse des milliers de personnes dans la misère prêtes à tout pour survivre mais obligées de se taire comme le dévoile le titre. Milo lui aussi serait prêt à renverser le monde pour vaincre ses terreurs et les enquêtes n’ont pas pour seul but de trouver un assassin mais aussi de décrire une Espagne rangée au côté des nations en voix de déliquescence. Il y a un caractère politique aux images de Milo, celui des services publics abandonnés, des riches toujours plus riches, des pauvres toujours plus pauvres mais ces constats, qui peuvent paraître banals sont mis en exergue par des intrigues que ne sauraient renier les meilleurs polars.

On attend avec impatience un troisième tome.

Eric Rubert.

Le dieu vagabond

Dori, Fabrizio

Sarbacane

25,00
par (Libraire)
24 janvier 2019

LE DIEU VAGABOND

Avec « Le Dieu Vagabond » l’exceptionnel dessinateur italien Fabrizio Dori nous ouvre les portes d’une mythologie grecque qui fait irruption dans nos vies quotidiennes. Des images fantastiques au service d’un conte original.

Il s’appelle Eustis, drôle de nom pour une drôle de silhouette qui rappelle des personnages de Magritte: chapeau melon et longue redingote. Il faut préciser qu’il est un peu perdu Eustis. Il vit dans un champ de tournesols près d’une grande ville. Il picole pas mal. Il raconte des histoires à qui veut l’entendre, comme un devin. En fait il n’est pas de notre temps. Il n’est pas de l’époque du Dieu unique. Il est issu du Thiasos, ce cortège errant de Dionysos. Satyre, dieu mineur du temps d’Hadés ou d’Artémis, ami de Pan, il s’est égaré sur la route de Delphes, attiré par une nymphe maléfique. Il aimerait retrouver ses potes, le bon vieux temps celui où Dyonisos organisait des fêtes royales et quitter ses mortels qui ne voient pas « les choses clairement «  parce qu’ils les recouvrent « constamment d’une couche de paroles ».

Ainsi va le monde et le dessin exceptionnel de Fabrizio Dori qui accompagnent Eustis, Le lecteur, qui a abandonné son rationalisme le long de ce périple, s’associe à cette quête pour côtoyer Morphée, Hécate, Chiron « psychothérapeute des Dieux » et beaucoup d’autres plus ou moins connus.

Ce mélange temporel s’accompagne de dessins totalement exceptionnels qui empruntent à toutes les époques et l’on s’amuse à découvrir les arabesques d’un ciel étoilé de Van Gogh, que rencontre d’ailleurs Eustis (normal pour un Dieu habitant un champ de tournesols). Les violine rappellent Gauguin, Pont Aven ou les Marquises. Les arbres fluctuent et flanchent comme dans les toiles des Nabis. Les gros plans expressifs sont ceux de Munch et les silhouettes dorées, celles de Klimt. De chapitres en chapitres, de rencontres en rencontres, le style graphique change, éclate, étourdit.
Une fête flamboyante clôture cet album unique qui donne envie de retrouver au plus vite celui qui avec « Gauguin l’autre monde » avait déjà ouvert en grand les portes de notre imaginaire. Et de nos yeux.

Eric Rubert.