Eric R.

Les intrépides

Campanella, Andrea

Ici Même

22,00
par (Libraire)
26 juin 2020

Magnifiques dessins

On se croirait dans le début d’un film néoréaliste italien. Une rue baignée de soleil. Un ballon de foot qui vole dans les airs. A la fenêtre une jeune fille qui appelle son frère pour lui demander de venir manger. Il manque juste les voix de Marcello et de Sophia. Cela sent l’Italie, la nationalité du scénariste Andrea Campanella, mais nous sommes au Brésil, à Sao Paulo, quelques mois avant la Coupe de monde de foot de 1950. Le Brésil c’est le pays de Anthony Mazza, le dessinateur. Deux pays, mais un même univers celui des gens modestes dans l’après guerre.

Vera, la jeune fille à la fenêtre, et son frère Luiz, vivent paisiblement avec leur père fatigué et usé, Jorge. Les pages renvoient à la modestie et la beauté d’un foyer paisible, où des natures mortes involontaires, sous la magie d’un cadrage et d’une lumière rasante, deviennent des instants magiques de sérénité. En six cases Vera achète des fruits et rentre chez elle. En six pages sont dévoilées la beauté et la poésie du quotidien. Mais l’atmosphère est lourde dans les rues populaires où se préparent les premiers matches de la Coupe du monde et s’affichent quelques films à voir au cinéma Maraba, dont Caiçara, premier film brésilien marquant. A Sao Paulo, règnent les phalanges d’extrême droite qui veulent anéantir, le jeune Mario, jeune boulanger, symbole d’une immigration italienne honnie. Ils s’allient quand les évènements le nécessitent à des patrons représentants d’intérêts privés opposés, comme par hasard, à l’intérêt commun. Une tragédie familiale va faire éruption et fracasser les deux adolescents qui, privés de père, vont devoir affronter la réalité d’une vie sociale marquée par l’injustice, le racisme, la corruption.

Ce contexte politique constitue la toile de fond d’un récit qui se veut une histoire de résistance des faibles contre les puissants. Sur ce thème, Anthony Mazza apporte son immense talent inconnu jusqu’alors en France. Econome de dialogues, il laisse parler le silence dans des cases magnifiques, rehaussées d’aplats de couleurs chaudes. Deux mains serrées sur une jupe, un coin d’immeuble incomplet sur un fond de ciel bleu, une géométrisation de l’espace subliment un scénario traditionnel, dont on dirait qu’il s’efface volontairement derrière la performance graphique.
Les volutes blanches de cigarettes tracent une petite virgule sur les visages des hommes. Les chevelures de jeunes femmes forment des pelotes de laine donnant douceur et tendresse à leur visage. Deux oiseaux sur un lampadaire observent le spectacle de la rue. Une cagette de fruits hésite entre douce lumière et ombre. La beauté est partout sous le dessin de Mazza. Les cases se succèdent sous la forme de gaufriers qui guident la narration, remplaçant les mots inutiles, s’attardant sur la douceur d’un drap accueillant la tristesse d’un visage rond marqué par le deuil.

Eric

Trois jours dans la vie de Paul Cézanne
par (Libraire)
22 juin 2020

Court mais percutant

Avec ce texte surprenant Mika Biermann nous invite à découvrir le peintre d’Aix en Provence dans son intime personnalité. Un récit court pour une description foisonnante. Et profonde.

C’est une silhouette un peu pataude, mal fagotée, négligée. Lorsque l’on s’approche on sent même une odeur désagréable. Si on a le style facile on écrira qu’elle ressemble à « un ours mal léché ». Si on veut faire un effort on dira: « un saltimbanque de laine salement vêtu ». Si on s’appelle Mika Biermann, on écrira: « on dirait un forgeron invité à la remise de diplôme de sa nièce. Le monde a déposé sa poussière sur l’homme ». Là est toute la différence. Là est tout l’intérêt de ce court texte magnifique. L’homme pataud, se prénomme Paul, appelons le avec l’auteur « Peintre Paul ». Il part avec un chien sur le motif. Peut être va t’il s’arrêter à la carrière de Bibemus? Ou devant la silhouette d’un cyprès? Il choisit finalement les lointains, les silhouettes de montagnes qui sous son pinceau vont prendre des teintes empruntées à la couleur prune, la couleur préférée de Paul, au bleu, au noir. La tâche de peindre pour peindre une tache.

Puisqu’il est taiseux, on le suit, Paul, et on commente. Le peintre fait des exercices de style concentré sur ses cônes, ses sphères, ses cylindres. L’écrivain cisèle ses mots pour raconter un homme qui parle peu. Pour ne pas le déranger on va l’accompagner ce taiseux, trois jours, trois petites journées, histoire de ne pas se faire jeter comme un voyeur que nous pourrions devenir. Il ne vaut mieux pas s’attirer la colère de « Peintre Paul », il serait capable de nous jeter à la figure son chevalet et même ses tubes de couleurs qui lui permettent de quitter l’atelier pour peindre en plein air. Il est susceptible. Et colérique.
Le deuxième jour, il reçoit la visite du docteur Gachet ce médecin d’Auvers sur Oise qui lui parle d’un hollandais à l’oreille coupée. Et puis il rencontre une sphinge, un faune, une muse mais surtout la Rotonde, une jeune femme allongée le long d’un talus. Elle va lui bouleverser la vie, la Rotonde, ou du moins, lui ôter quelques heures parmi celles consacrée à saisir le paysage ou à composer quelques natures mortes aux pommes et au couteau. Elle est allongée et quelque chose dans son corps dit qu’elle ne bougera plus. Plus jamais. Cela perturbe Paul. Son fils venu de Paris, et dont il souhaite être appelé « père » et non « papa », l’a moins dérangé. Comment faire face à la vie, à la mort quand on consacre son temps à chercher l’équilibre dans le paysage, à percer le secret d’un reflet moiré d’un couteau sur une table et que les gens, les autres, vous dérangent? Même Renoir agace. Alors que faire? Laisser tremper ses pinceaux un peu plus longtemps dans la térébenthine? Ou agir?

« Peintre Paul » cherche un style, ce style que Mika Biermann a trouvé avec ses mots, ses phrases, qui ne montrent pas des couleurs mais les pensées intimes d’un homme qui se dévoile pudiquement devant nous au fil des paragraphes. Bourru, asocial, égocentrique, misanthrope, rien exactement de tout cela, mais un peu de tout cela, qui mélangé sur la palette des pages de l’écrivain, construit une silhouette inoubliable, celle d’un « artiste peintre », pas d’un peintre en bâtiment. « Question de taille de pinceau ».

La prochaine fois que vous irez au musée et que vous tenterez de percer l’autoportrait et le regard sombre et noir d’un homme barbu, chauve, dont le cartouche du tableau vous précisera qu’il s’agit de Paul Cézanne, né à Aix en Provence en 1839 et mort dans la même ville en 1906, vous aurez compris quelque chose de ce sacré bonhomme. Vous aurez le sentiment d’avoir percé un peu de son mystère. De son regard. Celui qu’il a embrouillé avec la pointe de ses pinceaux.

Eric

La mère morte
par (Libraire)
15 juin 2020

Bouleversant mais nécessaire

Chez les Groult, on écrit tout. On aime se confier à la page blanche, y compris pour ses pensées les plus intimes, les plus noires, les plus sexuelles, les plus vivantes, les plus désespérées. C’est une tradition, une nécessité qui perdure de femme en femme. On n’hésite pas quand la la qualité littéraire est jugée suffisante à les publier. Ainsi du remarquable « Journal d’Irlande » de Benoîte Groult (voir chronique), publié de manière posthume par sa fille Blandine de Caunes. Alors il est dans la logique des choses que cette dernière écrive et décrive les derniers mois de la vie de sa mère, note avec précision et douleur, la chute vers un néant nommé Alzheimer.

Aucun voyeurisme, aucun apitoiement dans la description quasi quotidienne d’une descente vers le néant; trous de mémoire, propos incohérents, perte du sens de l’orientation, incontinence, agressivité, une soustraction rapide, jour après jour, heure après heure des facultés intellectuelles et physiques qui constituent un être humain. Le choc est d’autant plus terrible, que cette descente aux enfers est la copie conforme d’une forme de vieillesse refusée que décrivait Benoîte Groult, dans sa correspondance, dans ses notes ou romans. Se jurant de ne jamais devenir ce qu’elle devient en cette année 2015. Dans « La Touche étoile » publiée en 2006, elle y parle de la vieillesse « qu’on ne peut pas dire », car ce serait « chercher à décrire la neige à des gens qui vivent sous les tropiques. Pourquoi leur gâcher la vie sans soulager la sienne ? ». Elle rejoint alors l’Association pour le droit de mourir dans la dignité.

La confrontation d’un futur pressenti (la mère et une soeur de Benoite Groult ont été touchées par cette maladie) est d’autant plus rude avec un présent conforme aux prévisions. Blandine de Caunes de son écriture simple et sans floriture, allant à l’essentiel, nous donne à voir, à comprendre, sans pathos mais avec une honnêteté complète sans oublier ce que l’indigence de sa mère lui coûte à elle, ses plaisirs différés, ses priorités modifiées, ses vacances perturbées. Son égoïsme, déjà revendiqué par sa mère elle-même, comme un miroir vertigineux. Benoîte Groult devient ce qu’elle a toute sa vie refusé de devenir.

Elle a alors 95 ans. La mort, dans sa violence, porte en elle une forme de logique. Et le récit émouvant de Blandine de Caunes glisse peu à peu du constat vers la réflexion sur le devenir de sa mère qui ne peut plus vivre seule: assistance médicale à domicile et ce terme terrible de « maison »  complété des mots de « retraite » que l’auteure ne peut à aucun moment nommer. Sans l’écrire, elle constate que sa mère est déjà morte. C’est un coeur et un corps qui subsistent, pas une femme qui clamait son « amour de la vie ».
Et puis un jour de 2016, au milieu du livre, une page noire, comme un faire-part de deuil: Violette la fille de Blandine de Caunes, décède dans un accident de voiture. Elle avait 37 ans. Alors la mère Benoîte s’efface peu à peu des pages, subsiste en toile de fonds, inscrivant de cette manière une forme de priorité. La mort d’une jeune femme qui a tout à vivre passe devant cette d’une vieillard qui a vécu.« Une vie égale une vie » écrit le philosophe Comte Sponville, « mais une mort n’égale pas une mort ». Cette fois-ci c’est une autre forme de douleur qui est décrite, celle d’un d’anéantissement, d’une horreur indicible mais aussi d’une insoutenable injustice. Dès lors la mort de Benoîte Groult ne devient plus scandaleuse.

« Je pense à Kafka apostrophant son ami étudiant en médecine qui ne le quittait plus vers la fin alors qu’il souffrait terriblement: si vous ne me tuez pas, vous êtes un assassin. L’ami est devenu un assassin ».

Benoîte ne connaitra pas la mort de sa petite fille, du moins de la bouche de Blandine, mais dès lors, comme une logique évidente, sa vie, aux yeux des êtres qui l’aiment le plus au monde n’a plus de sens à être vécue. Toujours avec justesse, l’écrivaine décrit comment la souffrance à devenir folle de la perte de sa fille s’accompagne progressivement d’une douce et tendre nostalgie de la perte de sa mère. L’injustice contre l’ordre normal des choses.

Boris Cyrulnik, dans une interview de la dernière livraison de la revue « Zadig » précise qu’une petite fille sur deux, née en 2020, vivra centenaire. Une modification essentielle de nos sociétés accompagnée de défis nouveaux auxquels il faudra répondre. « La mère morte », par son honnêteté et sa justesse, est un élément de réflexion primordial pour chacun d’entre nous. Un livre essentiel. Poignant, juste mais jamais larmoyant.

Eric

Le chagrin des vivants
par (Libraire)
22 mai 2020

Trio féminin inoubliable

Alors que sort le troisième roman de Anna Hope, il est encore temps de découvrir son premier ouvrage édité désormais en poche dans lequel l'écrivaine, à travers trois magnifiques portraits de femmes londoniennes, dévoile les souffrances intimes générées par la première guerre mondiale.

Cela commence par un sifflement. Un long sifflement. Et puis le sol se met à trembler, à vrombir. L’obus vient de fracasser le sol projetant des milliers de tonnes de terre aux alentours. Cette terre ensevelit complètement les morceaux d’hommes déjà morts. Mais elle enfouit également l’amour de femmes qui vivent au delà de la Manche, ignorant encore que leur vie vient de basculer en une seconde, la seconde où l’obus allemand vient de creuser un immense cratère dans cette plaine du Nord entre Albert et Ypres. Femmes de Tommies bientôt solidaires des femmes de Poilus, mais femmes tout simplement d’hommes broyés par la « Der des Der » et son incommensurable bêtise.

Deux ans après la fin du conflit, Anna Hope s’attarde sur l’existence bouleversée de trois de ces femmes qui cherchent à continuer à vivre après la disparition d’un de leurs amours sur une terre dont l’éloignement ajoute à la douleur. Il y'a Evelyn, qui a perdu son fiancé après avoir perdu son enfant en travaillant dans une usine de munitions pendant sa grossesse. Elle officie désormais dans un bureau des pensions où elle reçoit des centaines d’éclopés revenus de l’enfer qui se murent dans un silence de folie ou dissimulent leurs corps meurtris. Ada est la plus âgée. Elle ne reverra plus son fils Michael disparu dans des circonstances dont elle ignore tout. Elle l’aperçoit partout « son » Michael, à chaque coin de rue, dans chaque reflet de miroirs déformants jusqu’à perdre l’image de son mari qu’elle ne voit plus assis en face d’elle. Et enfin il y’a Hettie dont le frère est revenu atteint d’un mal qui le transforme en silhouette vivante mais muette. Elle danse le soir pour six pence par chanson au Hammersmith Palais, lieu de plaisir créé pour soulever la chape de plomb de quatre années de souffrances et de barbarie. Serrant contre elle les corps des hommes elle devine leurs souffrances ou leurs angoisses au rythme des pas de danse de jambes de bois.

Par touches discrètes, dans un style étonnant de maitrise pour un premier roman, Anna Hope, décrit trois portraits de femmes magnifiques qui vivent dans une société figée par le premier conflit mondial. L’Angleterre comme le reste de l’Europe marque une pause, épuisée, à la quête d’un retour à la vie. La nation essoufflée par tant d’efforts, récupère des êtres hagards et perdus qu’elle cherche à oublier. La description des quartiers londoniens et de la vie quotidienne de la capitale sert de toile de fond à ces femmes qui veulent se libérer de leurs souvenirs et de leurs amours. Ce sont bien des spectres que chacune d’entre elles recherche, des spectres ou des fantômes car leur souffrance, outre la perte de l’homme aimé, se nourrit de l’absence de corps, d’explications, de circonstances. Il faudra que la parole se délie par un témoin qui pourra raconter l’inimaginable ou par une diseuse de bonne aventure, véritable psychiatre populaire pour pouvoir se délester d’un poids insupportable.
La condition féminine, soigneusement documentée, est décrite comme annonciatrice de profondes mutations à venir. Mais le roman en miroir révèle aussi magnifiquement l’état de ces hommes revenus des champs de l’enfer, de leur dérive. Ils demeurent muets, peinent à exprimer leurs désirs, peinent à vivre simplement. Ils sont uniquement « survivants ». Et la rencontre avec ces femmes qui n’ont pas vu l’horreur, mais la devinent, est compliqué. Il est difficile de danser ensemble quand un bras estropié ou une jambe manquante empêchent le corps d’exprimer ses désirs. Il reste alors l’envie muette mais offerte, celle d’un corps nu de femme, celle de Evelyn, protégée par la vitre de sa chambre devant la fenêtre d’un homme assis dans un fauteuil roulant. Avec un réel talent d’écriture, l’auteure exprime par une narration fluide et prenante, des sentiments troubles de la double culpabilité: celle d’être vivante et celle d’avoir la tentation d’aimer et de désirer de nouveau.

Le destin des trois femmes va se croiser dans les dernières pages pour s’ouvrir vers une nouvelle Histoire, celle des « années folles », véritable antidote à ces années de souffrance. Le 11 novembre 1920 marque la fin du roman mais il est aussi le début d’une nouvelle époque pour Ada, Hettie et Evelyne. Et des millions d’autres femmes. Et des millions d’autres hommes.

Eric

Americanah
par (Libraire)
12 mai 2020

Décoiffant !

« La vie est plus difficile quand on a la peau noire plutôt que la peau blanche ». Cette affirmation banalisée mais terrible Chimamanda Ngozi ADICHIE lui donne toute sa signification « Americanah » Elle démontre comment la couleur de peau conditionne nos comportements aux États Unis. Et ailleurs. Magistral.

Et si tout avait commencé par des cheveux crépus ? Et si tout s'expliquait dans ces salons de nattage ? Ces salons où les femmes noires se font lisser, défriser leur coiffure pour ressembler aux femmes blanches.
C'est dans un de ces salons que débute le roman comme si le destin du personnage principal, Ifemelu, jeune nigériane partie étudier aux États Unis, était d'assumer progressivement sa chevelure désordonnée : « Les cheveux comme métaphore de la race » écrit elle. Race, ce mot laid, claquant comme une insulte est pourtant bien présent tout au long du livre, véritable fil rouge. Mot détestable mais juste. Choquant mais nécessaire. Comme un éclair dans nos consciences. Et, répété inlassablement, il dérange ce mot que la jeune Ifemelu utilise dans le blog qu'elle crée sur « les noirs américains par une Noire non américaine ».
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En débarquant de Lagos à Philadelphie, Ifemelu prend conscience pour la première fois de sa couleur de peau : « A mes camarades noirs non américains : en Amérique tu es noir chéri » » s'adresse t' elle sur le net. S'exilant, elle a quitté son amour de jeunesse, le magnifique Obinze, attiré lui aussi par l'Amérique des livres mais qui partira clandestinement à Londres d'où il sera expulsé menottes aux poignets vers son pays d'origine. Deux destins parallèles : durant quinze ans elle expérimentera la vie aux États Unis, sa condition d'étrangère à la peau noire et lui celle de l'immigrant clandestin, effrayé au quotidien par d'éventuels contrôles d'identité.

Que l'on ne s'y méprenne pas ce roman n'est pas cependant un manifeste politique. L'auteure a trop de talent pour tomber dans le piège. Cet énorme pavé dense de 520 pages est avant tout un roman qui raconte la construction d'une femme loin de ses racines, d'un homme qui cherche à s'extraire de sa condition. Un véritable roman d'aventures, un roman d'actualité en prise par exemple avec l'élection d'Obama, dont la lecture s’enchaîne avec aisance et envie. Si les pages du blog d'Ifemelu permettent à l'écrivaine de poser les véritables questions politiques sous des formes parfois faussement anodines, « quand vous mettez des sous- vêtements couleur chair ou utilisez des pansements couleur chair, savez vous à l'avance qu'ils ne seront pas assortis à la couleur de votre peau ?», le lecteur est emporté par un véritable torrent de séquences familiales, sociétales, politiques, intimes, aux multiples facettes et aux nombreuses entrées.

Sa vie partagée aujourd'hui entre la côte Est américaine et Lagos, Chimamanda Ngozi ADICHIE peut décrire à loisir, et avec humour, l'évolution d'une société nigériane cherchant sa voie économique et culturelle à travers le récit des soirées mondaines pontifiantes et ridicules, de nigérians coincés entre l'Afrique et les mœurs mal digérées d'une Europe idéalisée. Féroce avec l'inégalité raciale criante des États Unis elle n'est pas tendre non plus avec son pays d'origine maniant l'humour et l'ironie à travers des saynètes mordantes ou des portraits hilarants et percutants.

Ifemelu à travers toutes ces rencontres, suit ainsi son destin personnel marqué par sa couleur de peau, par sa revendication féministe mais aussi par sa relation avec les hommes de sa vie dans une société américaine qui la séduit et la repousse à la fois. Ce roman est donc aussi un superbe roman d'amour au dénouement patiemment attendu.

L'amour comme la coiffure, métaphores d'un livre d'une richesse gigantesque, où chaque lecteur embrassera des vies coincées entre le noir et le blanc, l'Afrique et l'Amérique, une démocratie stable et une démocratie à construire. Entre les cheveux frisés et les cheveux lisses. Un propos multiple et universel pour un grand livre .... en format de poche.

Eric