Jean-Luc F.

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Hervelino
18,00
par (Libraire)
23 mars 2021

On se souvient d'Hervé Guibert

« Hervelino », c'est le diminutif affectueux qu'employait Mathieu Lindon pour appeler son ami Hervé Guibert.
Se souvient-on d'Hervé Guibert, écrivain emblématique des années sida, auteur de l'inoubliable « A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie » ? Proche de Michel Foucault et de Roland Barthes. Photographe aussi, qui a écrit, quand il tenait la rubrique photo du journal Le Monde, parmi les plus beaux textes qui soient sur la photographie (regroupés sous le titre « La photo, inéluctablement » (Gallimard, 1999). Mort en 1991, à 36 ans...
C'est sur deux années que Mathieu Lindon choisit de concentrer l'évocation de son amitié avec Hervé Guibert, qui a duré treize ans. Sur leurs « années romaines », celles qu'ils passèrent ensemble comme pensionnaires à la Villa Médicis. Guibert se sait condamné, écrit sans arrêt, brûle sa vie. Le livre de Lindon pourrait être marqué de beauté tragique. C'est plutôt d'une légèreté heureuse qu'il se teinte. Rome et le décor somptueux de la Villa sont constamment en arrière plan. Les deux jeunes gens arpentent les rues de la ville et s'y construisent une topographie intime, celle des restaurants où ils ont l'habitude de dîner, celle des boutiques où ils découvrent des trésors, heureux comme des enfants. Ils font des blagues de potaches qui deviennent des jeux poétiques, se moquent des pensionnaires de la Villa, ce petit monde d'artistes qui se cherchent alors qu'eux se sont trouvés. Il y a évidemment beaucoup plus que ça dans Hervelino. Il y est beaucoup question de littérature, et du deuil bien entendu. Mais c'est cette légèreté qu'on a envie de retenir. C'est elle d'abord que Mathieu Lindon a choisie pour évoquer, trente ans après, le souvenir de son ami.
« Qu'ajouter ? », écrit-il à la fin de son livre. « Hervelino Hervelino, dis-je parfois tout seul chez moi, quand je pense fort à Hervé ».
Qu'ajouter oui ? Qu'avec ce beau livre, oui, on se souvient, un peu plus, un peu mieux, d'Hervé Guibert.

Jean-Luc

Mon père et ma mère

Éditions de L'Olivier

22,00
par (Libraire)
7 mars 2021

Un livre marqué par la grâce

1938. Sur les rives de la rivière Pruth, au pied des Carpates, la petite bourgeoisie juive de la ville de Cernowitz passe quelques semaines de vacances, les dernières avant la catastrophe. Ce sont des souvenirs de son enfance que l'auteur évoque ici, mais le projet est bien plus ambitieux. Dans les très belles pages qui ouvrent le livre (son dernier, posthume), Aharon Appelfeld expose le lien profond qui existe, selon lui, entre l'enfance et la création littéraire : « L’ébahissement attentif de l'enfant ôte immédiatement la poussière recouvrant les années, les visions et les êtres, qui se tiennent alors devant vous comme si vous les découvriez pour la première fois, et vous implorez de tout votre cœur que cette grâce ne s'achève jamais ». « Mon père et ma mère » est un livre marqué par la grâce. Galerie de portraits hauts en couleur aussi bien qu'empreints de tragique, réflexions tantôt naïves tantôt d'une terrible lucidité sur ce que l'enfant observe. Le titre du livre, « Mon père et ma mère » renvoie à une formule qui a de nombreuses reprises débute la phrase, comme une sorte d'incantation. Car ce qu'observe l'enfant c'est aussi le regard que portent ses parents sur le monde, celui sceptique et désabusé de son père, et celui empreint d'indulgence et de générosité de sa mère, deux regards qui construiront le sien propre, celui d'Aharon Appelfeld, celui du grand écrivain que l'enfant est devenu.
Le texte, merveilleusement traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti (traductrice d'Appelfeld pour tous ses livres, depuis 2004), miroite comme les eaux de la rivière qui fascinent l'enfant, texte tout à la fois limpide et mystérieux, lumineux et teinté d'une sombre inquiétude. La beauté de l' écriture n'est pas le moindre des charmes de ce livre, point final de l’œuvre majeure qu'aura été celle d'Aharon Appelfeld.

Jean-Luc

La disparition du paysage
par (Libraire)
14 février 2021

Tout doit disparaître

Un homme est seul dans un appartement qui domine la plage d'Ostende. Il est seul, ne sait pas depuis combien de temps, ni pourquoi il est là. Il est immobilisé dans un fauteuil roulant et une aide-soignante qui ne parle pas français vient s'occuper de lui deux fois par jour ; il en déduit qu'il a été victime d'un accident, mais ne se souvient de rien. Sa seule occupation est d'observer le paysage qui se découpe à travers la fenêtre comme si c'était un tableau. Il observe le flux et le reflux de la mer, les promeneurs en anoraks qui marchent sur la plage (on pense à « la mer du Nord en hiver » et aux « adamos bien couverts » de la chanson d'Alain Souchon). Parfois le brouillard envahit tout, effaçant le paysage ; on n'entend plus que la corne de brume, « mélodie déchirante qui a des accents de glas ».
Trame narrative minimaliste donc, comme souvent dans les livres de Jean-Philippe Toussaint. Mais là aussi, comme souvent, un événement imprévisible survient, qui ranime le souvenir, de façon aussi inattendue que fulgurante (au sens propre, c'est à dire sous la forme d'une vive lueur). On ne révélera pas de quoi est fait ce souvenir, pas plus qu'on ne révélera la fin de l'histoire, qui opère une sorte de basculement du point de vue et du sens, dans une affirmation souveraine des pouvoirs de l'écriture (on pense cette fois à certaines nouvelles de Julio Cortàzar). Un indice : dans le titre le mot « Disparition » prend une majuscule...
Ce court texte a été mis en scène par Aurélien Bory, et devrait être créé aux Bouffes du Nord, avec Denis Podalydès. La représentation qui devait avoir lieu en janvier a été repoussée au mois de novembre. On est curieux de voir le résultat.

Jean-Luc

La mesure des larmes
10,00
par (Libraire)
8 février 2021

La beauté des larmes

Trois chapitres.
Chapitre 1 : Quelques jours après la mort de sa mère, une jeune femme, Beatrix Filia, revient dans l’appartement de montagne où toutes deux passé d'innombrables vacances, d'hiver et d'été. Le patronyme du personnage, Filia, est transparent : Beatrix est une fille, une fille qui a perdu sa mère, comme elle préfère dire quand on l'interroge. Elle parcourt la montagne, s'épuise, se perd, se réfugie dans les cafés où les vieux racontent des légendes. Elle observe, voit la silhouette de sa mère dans le dessin d'une montagne et des blessures (les siennes) sur le tronc des arbres. Elle prend des notes et des photos pour une œuvre à venir, car Beatrix est plasticienne.
Chapitre 2 : L’œuvre a vu le jour. C'est le soir du vernissage de l'exposition, Beatrix déambule parmi les invités, répond aux questions maladroites d'un journaliste, parcourt les textes du catalogue : « [Les œuvres de Beatrix] portent en elles des récits émouvants qui ne sont jamais imposés » est-il écrit. Les œuvres exposées sont belles : Un miroir incrusté dans une bloc de moraine glaciaire, c'est « Le lac aux larmes ». Une sculpture, en forme de carte en relief figurant les paysages que Beatrix a parcourus, c'est « Le chagrin ». Deux balançoires d'enfant, monumentales et condamnées à l'immobilité, qui n'ont pas de nom mais sont peut-être les plus émouvantes.
Chapitre 3, très court : Beatrix revient une dernière fois vers la montagne. Mais le paysage « ne la console pas ».
Les deux dernières pages sont une variation bouleversante sur les larmes, toutes les larmes que nous pouvons verser, larmes d'enfant, larmes d'adultes, et larmes d'émotion pure que « seule la musique peut provoquer », la musique qui peut-être seule peut consoler.
Trois chapitres, pour dire le deuil d'une mère. A peine soixante pages, d'une gravité jamais pesante, d'une émouvante simplicité, et d'une confondante beauté.

Jean-Luc

La vie ordinaire
par (Libraire)
24 janvier 2021

La vie plus forte que la philosophie ?

Adèle Van Reeth, qu'on connaît pour ses irremplaçables émissions « Les chemins de la philosophie », le matin sur France Culture, a un problème avec la vie ordinaire. « Quelque chose qui ne passe pas. Qui m'empêche de respirer dans les moments anodins ». Elle éclaire ce mal-être (peut-être plus répandu qu'on ne le croit) en quelques formules à la fois drôles et percutantes : « Le problème c'est l'eau tiède. La vie qui continue après la fin du film et dans laquelle il ne se passe rien ». Ou, plus loin : « Ce sont les phrases que j'entends depuis mon enfance et qui me font l'effet de canines de vampires (…), c'est un ongle mal coupé qui laisse deviner le travail des ciseaux, et les petites rognures dans le lavabo. »
En bonne philosophe Adèle Van Reeth choisit de faire de ce « problème » une question philosophique, un sujet d'étude, en s'appuyant sur les travaux de deux philosophes américains, Ralph Waldo Emerson (1803-1882), et Stanley Cavell (1926-2018) qui ont voulu opposer à la pensée européenne, marquée par le romantisme et tournée vers le sublime, une pensée de l'ordinaire. Ce sera l'objet de son livre.
Mais autre problème, en même temps que le livre à venir, l'auteure porte aussi un enfant. « Qu'est-ce que ça change ?» se demande-t-elle . Beaucoup de choses, évidemment. L'essai philosophique, on s'en doute, ne verra pas le jour, ou alors sous forme de quelques fragments qui auront survécu (où il est question par exemple de Henry David Thoreau, disciple d'Emerson, et de son livre « Walden ou la Vie dans les bois », paru en 1854, aujourd'hui devenu un best-seller). La vie a emporté le reste. Reste un essai autobiographique inclassable, une sorte d'autofiction joyeuse et désordonnée (c'est à dire le contraire d'"ordinaire", dont l'auteure nous rappelle l'étymologie : ce qui est ordonné), souvent légère et drôle (le chapitre où l'auteur explique comment elle a été trois fois belle-mère avant d'être mère), quelquefois grave et prenante (le dernier chapitre, magnifiquement écrit, est bouleversant).
La vie plus forte que la philosophie ? Voilà la question que pose, in fine, la philosophe Adèle Van Reeth, dans ce livre attachant. La vie, toute la vie, rencontres et ruptures, ancien et nouveau, naissance et mort. La vie ordinaire en somme.

Jean-Luc